Objets zoomorphiques ailés d’Amerique du Sud
30 mai 2013 — syagrius
Souvent présentés comme des « avions précolombiens », ces petits objets en or fascinent depuis des décennies. Entre poissons, oiseaux, félins et créatures mythiques, enquête sur leur véritable origine et sur les interprétations qu’ils continuent de susciter.

- Les étranges pendentifs (…)
- Des objets tolima plutôt (…)
- Des découvertes au contexte
- La grande exposition de 1954
- Le mystérieux pendentif du (…)
- Le livre Secrets of El Dorado
- Pourquoi sont-ils classés (…)
- Des oiseaux précolombiens (…)
- Une silhouette très différente
- La mystérieuse queue verticale
- Grenouilles, crustacés et (…)
- Des modèles réduits capables
- Une énigme artistique plutôt
- Conclusion
Les étranges pendentifs zoomorphes du Tolima : poissons, êtres mythiques ou avions miniatures ?
Ils ne mesurent généralement que quelques centimètres, mais leur silhouette continue d’alimenter les discussions. Avec leur corps allongé, leurs appendices latéraux, leur tête imposante et leur queue dressée, certains pendentifs précolombiens découverts en Colombie présentent une forme qui peut rappeler, à un regard moderne, celle d’un avion.
Ces objets sont souvent présentés sur Internet sous les noms d’« avions quimbayas », de « gold flyers » ou d’« avions dorés de Colombie ». Ces appellations sont cependant trompeuses. Les classifications archéologiques actuelles les rattachent principalement au style orfèvre du Tolima, développé dans la vallée moyenne du río Magdalena et les régions voisines.
L’objectif de cet article n’est pas d’imposer une théorie, mais d’examiner ces objets, leur provenance et les différentes interprétations proposées. Leur aspect est incontestablement intrigant. Cela ne signifie pas pour autant qu’ils reproduisent une technologie aéronautique ancienne.
Des objets tolima plutôt que quimbayas
Pendant longtemps, plusieurs de ces pendentifs furent attribués à la culture quimbaya. Cette désignation apparaît encore dans certains anciens catalogues et inventaires. Les recherches et classifications plus récentes les associent toutefois principalement à la tradition métallurgique du Tolima.
Le British Museum conserve ainsi un pendentif enregistré en 1949 comme un « poisson en or quimbaya ». Sa fiche actuelle le classe parmi les productions du Tolima ancien, tout en conservant la mention de l’ancienne attribution quimbaya. Il est daté très largement entre l’an 1 et 900 de notre ère.
Le Museo del Oro de Bogotá conserve plusieurs objets comparables, généralement datés de 1 avant notre ère à 700 de notre ère. Certains proviennent de communes du département du Tolima, notamment Venadillo, Ataco ou Mariquita. D’autres auraient été découverts dans le Valle del Cauca ou le Quindío, ce qui témoigne probablement de contacts et d’échanges entre plusieurs régions de la Colombie préhispanique.
Il est donc préférable de parler de pendentifs zoomorphes de style Tolima, tout en précisant que certaines pièces furent anciennement qualifiées de quimbayas.
Des découvertes au contexte parfois imprécis
Plusieurs de ces objets proviennent de sépultures préhispaniques. Le Museo del Oro mentionne notamment des pendentifs issus de tombes découvertes dans le Tolima, le Quindío et le Valle del Cauca.
Cependant, tous ne sont pas accompagnés d’un contexte archéologique aussi précis. Une partie des collections précolombiennes fut constituée à partir de découvertes anciennes, d’achats ou de collections privées, parfois avant la mise en place des méthodes modernes de fouille et de documentation.
Il est donc rarement possible de connaître pour chaque objet la date exacte de sa découverte, le nom de son inventeur ou de l’archéologue présent, et sa position originelle dans la tombe. Cette absence de renseignements ne rend pas les pièces mystérieuses en elle-même, mais elle limite les conclusions que l’on peut tirer de leur contexte.
La grande exposition de 1954
En 1954, une importante sélection provenant du Museo del Oro de la Banque de la République de Colombie fut présentée aux États-Unis sous le titre Masterpieces of Pre-Columbian Gold.
L’exposition fut accueillie par la National Gallery of Art de Washington du 20 janvier au 18 février 1954. Elle rejoignit ensuite le Metropolitan Museum of Art de New York, où elle fut présentée du 3 mars au 11 avril.
Les archives du Metropolitan Museum évoquent environ quatre-vingts chefs-d’œuvre de l’orfèvrerie préhispanique prêtés par la Banque de la République de Bogotá. Cette exposition contribua largement à faire connaître au public nord-américain la richesse des traditions métallurgiques colombiennes.
Une histoire régulièrement reprise affirme qu’un joaillier nommé Emanuel ou Emmanuel Staubs aurait alors reçu la mission de réaliser six reproductions. Malgré sa diffusion dans des ouvrages consacrés aux mystères archéologiques, cette information n’a pas pu être confirmée dans les archives officielles consultées. Elle doit donc être considérée avec prudence.
Le mystérieux pendentif du British Museum
L’un des objets les plus souvent reproduits est aujourd’hui conservé au British Museum de Londres sous le numéro d’inventaire Am1949,14.2.
Le musée le décrit comme un pendentif zoomorphe en or, fabriqué par la technique de la fonte à la cire perdue. Sa forme pourrait représenter une créature fantastique ressemblant à un poisson, avec des nageoires détaillées. Il mesure approximativement quatre centimètres et fut acquis par le musée en 1949.
Sa fiche conserve la trace de deux classifications : « Quimbaya » dans le registre de 1949 et « Tolima ancien » dans la classification actuelle. Il fut notamment présenté à Londres lors de l’exposition The Gold of El Dorado, organisée en 1978 et 1979.
L’objet n’est actuellement pas exposé dans les galeries permanentes du musée.
Le livre Secrets of El Dorado
Plusieurs objets précolombiens conservés dans des collections européennes ont été reproduits dans le livre Secrets of El Dorado : Colombia, dont les textes sont attribués à Germán Arciniegas, Clemencia Plazas et Jaime Echeverri, avec des photographies de Juan Mayr.
ISBN 10 : 9589523234
ISBN 13 : 9789589523230
Autre édition : 0252019148 / 9780252019142
Publié au début des années 1990, l’ouvrage présente des pièces d’orfèvrerie colombienne aujourd’hui réparties dans différents musées européens. Il constitue une source utile pour retrouver l’histoire moderne de certains objets, mais la présence d’une photographie dans le livre ne suffit pas toujours à déterminer leur contexte archéologique originel.
Pourquoi sont-ils classés parmi les objets zoomorphes ?
Le terme « zoomorphe » désigne simplement un objet dont la forme reprend les caractéristiques d’un animal. Cela ne signifie pas nécessairement qu’il s’agit de la représentation réaliste d’une espèce précise.
L’orfèvrerie précolombienne comporte de nombreux oiseaux, chauves-souris, grenouilles, poissons, félins, crocodiliens, crustacés et animaux composites. Les artistes ne cherchaient pas toujours à reproduire fidèlement la nature. Ils pouvaient simplifier les formes, exagérer certains éléments ou réunir dans une même créature les attributs de plusieurs animaux.
Le Museo del Oro explique ainsi que certains pendentifs du Tolima associent les dents et la puissance du félin, les ailes de l’oiseau, ainsi que les nageoires et la queue du poisson. Ces êtres composites pouvaient traduire une conception symbolique du monde plutôt que représenter une espèce observable.
Des oiseaux précolombiens clairement reconnaissables
Aigle ou oiseau aux ailes déployées provenant de la région de Veraguas, au Panama.
Pendentif en forme d’oiseau provenant du Costa Rica.
Autre représentation aviaire précolombienne provenant du Costa Rica.
Oiseau stylisé aux ailes déployées.
Ces objets possèdent des éléments immédiatement associés aux oiseaux : bec, plumes, ailes déployées et queue disposée dans le prolongement du corps. Ils montrent également que les artisans précolombiens pouvaient représenter les oiseaux de façon relativement reconnaissable lorsqu’ils le souhaitaient.
Une silhouette très différente
La comparaison avec les pendentifs du Tolima fait apparaître plusieurs différences. La tête est plus massive, la bouche comporte souvent des dents, les yeux sont saillants et les appendices latéraux peuvent être parfaitement plats ou triangulaires. La queue dressée à l’arrière accentue encore l’impression de silhouette aéronautique.
Cette ressemblance avec un avion est réelle pour un observateur contemporain. Mais elle ne permet pas, à elle seule, d’établir que l’artisan souhaitait représenter une machine volante.
Nous interprétons spontanément les formes anciennes avec les objets que nous connaissons. Une personne vivant au XXIᵉ siècle reconnaîtra facilement des ailes, un fuselage et un empennage. Un membre de la société qui fabriqua le pendentif pouvait y voir un poisson, un être mythique ou une créature réunissant plusieurs forces animales.
La mystérieuse queue verticale
La queue est souvent présentée comme l’élément le plus difficile à expliquer. Elle rappelle effectivement la dérive verticale d’un avion moderne. Elle n’est cependant pas étrangère au monde animal : la nageoire caudale des poissons se développe dans un plan vertical, contrairement à la queue horizontale des cétacés.
Le Museo del Oro conserve d’ailleurs un pendentif du même style clairement identifié comme un poisson, avec des nageoires dorsales, des nageoires latérales et une queue comparable à celles des objets surnommés « avions ».
Sur un autre exemplaire, le musée remarque que les queues présentent des stries semblables à celles d’une nageoire de poisson, tandis que les formes latérales varient fortement d’un objet à l’autre.
Cette comparaison ne résout pas entièrement la question de l’animal représenté. Elle montre cependant que la présence d’une queue verticale n’est pas une preuve suffisante de nature aéronautique.
Grenouilles, crustacés et créatures stylisées
Pendentif représentant une grenouille.
Autre représentation précolombienne d’une grenouille.
Objet interprété comme un crustacé ou un homard.
Autre représentation zoomorphe rapprochée d’un crustacé.
Ces exemples montrent à quel point les artisans pouvaient transformer l’anatomie animale. Les formes sont parfois naturalistes, parfois très géométriques, et parfois composites. Une grenouille peut recevoir des excroissances démesurées, tandis qu’un crustacé peut être simplifié jusqu’à devenir difficilement identifiable.
Il faut également rester prudent avec les objets provenant de galeries commerciales ou de collections privées. Une attribution proposée par un vendeur ne possède pas la même valeur qu’une identification établie à partir d’une fouille documentée ou d’une étude muséale.
Des modèles réduits capables de voler ?
Des passionnés ont fabriqué des modèles agrandis en s’inspirant de certains pendentifs et les ont équipés de moteurs, d’hélices ou de systèmes de commande modernes. Plusieurs de ces modèles ont effectivement réussi à voler.
Ces expériences sont visuellement impressionnantes, mais elles ne démontrent pas que les objets précolombiens représentent des avions. De nombreuses formes peuvent devenir aérodynamiques après modification, agrandissement, rééquilibrage et ajout d’un moteur. Un essai moderne montre seulement qu’un appareil construit aujourd’hui à partir d’une silhouette ancienne peut être rendu capable de voler.
Pour démontrer que les pendentifs représentent une technologie aéronautique réelle, il faudrait retrouver des éléments indépendants : structures grandeur nature, matériaux aéronautiques, systèmes de propulsion, outils spécialisés, représentations de pilotes ou textes décrivant leur utilisation. Aucune découverte archéologique de ce type n’est actuellement associée aux sociétés du Tolima.
Une énigme artistique plutôt qu’une preuve technologique
Les pendentifs du Tolima conservent une véritable part d’étrangeté. Leur silhouette est inhabituelle, certains détails rappellent étonnamment ceux d’un avion et il n’est pas toujours possible d’identifier avec certitude l’animal ou l’être représenté.
L’interprétation archéologique la mieux étayée est aujourd’hui celle d’animaux fantastiques ou composites. Dans les conceptions chamaniques de plusieurs sociétés préhispaniques, les animaux pouvaient relier différents espaces symboliques : l’oiseau appartenait au monde supérieur, le poisson au monde aquatique ou inférieur, tandis que le jaguar incarnait la force et le pouvoir dans le monde terrestre.
Réunir leurs attributs dans un même pendentif pouvait ainsi donner naissance à une créature protectrice, capable de circuler symboliquement entre plusieurs mondes.
Cette interprétation ne retire rien à l’intérêt des objets. Au contraire, elle révèle une pensée artistique complexe, dans laquelle l’animal n’était pas seulement reproduit pour son apparence, mais transformé afin d’exprimer des idées religieuses, sociales et politiques.
Conclusion
Les célèbres « avions précolombiens » ne sont probablement pas des maquettes d’appareils aéronautiques. Ils ne sont pas non plus de simples oiseaux maladroitement représentés.
Ce sont de petits pendentifs zoomorphes, principalement associés à l’orfèvrerie du Tolima, dont plusieurs réunissent volontairement des caractéristiques de poissons, d’oiseaux et de félins. Leur forme peut évoquer un avion moderne, mais cette ressemblance dépend en partie du regard que nous portons aujourd’hui sur eux.
En l’absence de preuves technologiques complémentaires, l’hypothèse aéronautique demeure spéculative. L’étrangeté visuelle des objets, en revanche, est parfaitement réelle et mérite d’être montrée.
Ces pendentifs ne constituent peut-être pas la trace d’une aviation oubliée. Ils témoignent néanmoins de l’extraordinaire capacité des orfèvres précolombiens à créer des êtres qui, près de deux millénaires plus tard, continuent de défier notre regard et notre imagination.


















Bonjour à tous, Saviez-vous qu’un passionné "d’histoire parallèle", a conçu une sorte de planeur en respectant tous les aspects techniques d’un des objet présenté (photo succédant à la "grenouille"). J’ai vu le montage et les essais sur une vidéo et c’était assez surprenant !!!
Votre site est très intéressant. Continuez sur ce chemin. Paix, amour et ouverture d’esprit ; Sélénis