Claude Lorius 1988 : le cri d’alarme que la science a confirmé
20 janvier 2026 — syagrius
En extrayant des bulles d’air vieilles de centaines de milliers d’années au cœur de la glace antarctique, Claude Lorius a apporté une preuve irréfutable : l’augmentation du CO2 d’origine humaine bouleverse l’équilibre climatique de la planète. Ce que la science savait dès 1988, le monde a choisi de l’ignorer.

Claude Lorius : scientifique et aventurier du temps profond
Claude Lorius n’est pas seulement un scientifique de laboratoire. Il appartient à cette génération de chercheurs pour qui la science se conquiert sur le terrain, au prix du froid, de l’isolement et du risque. Glaciologue, climatologue et explorateur, il fut aussi un véritable aventurier.
Dès les années 1950, Claude Lorius participe à de nombreuses missions polaires, notamment en Antarctique, alors encore largement méconnu. Il y hiverne à plusieurs reprises, parfois coupé du monde pendant de longs mois. Cette confrontation directe avec les conditions extrêmes façonne sa vision de la recherche : comprendre la Terre en l’observant au plus près, dans sa réalité physique.
C’est sur le terrain que naît son intuition majeure : la glace n’est pas une matière inerte, mais une archive. Chaque couche de neige compactée, chaque bulle d’air emprisonnée constitue une mémoire intacte de l’atmosphère passée. En forant la calotte antarctique, Lorius ouvre une fenêtre sur des centaines de milliers d’années d’histoire climatique.
Ce double statut de chercheur rigoureux et d’explorateur confère à sa parole une force singulière. Lorsqu’il alerte, dès les années 1980, sur le rôle central du CO2 et sur la responsabilité humaine dans le dérèglement climatique, ce n’est pas depuis un bureau : c’est au nom de données extraites du cœur même de la Terre, au terme d’années d’expéditions et d’endurance.
Introduction : un basculement épistémologique
En 1988, l’intervention de Claude Lorius sur le plateau d’Antenne 2 ne constitue pas seulement une alerte médiatique ; elle marque un tournant majeur dans l’histoire des sciences. À cette époque, la notion de « changement climatique » est quasi absente du débat public. Plus encore, on ne comprenait pas précisément pourquoi l’Antarctique restait ce « congélateur » isolé, ni l’ampleur exacte de son rôle de régulateur thermique mondial.
La méthode Vostok : lire le ciel dans la glace
Le génie de Claude Lorius réside dans sa capacité à avoir transformé la calotte glaciaire en une véritable bibliothèque temporelle. Mais comment peut-on affirmer connaître la température d’il y a 160 000 ans ?
Le processus repose sur l’analyse des bulles d’air emprisonnées dans la glace. Lorsque la neige tombe en Antarctique, elle ne fond jamais. Sous son propre poids, elle se compacte progressivement et emprisonne de minuscules échantillons d’atmosphère fossile.
Le dosage chimique : en mesurant la concentration de CO2 dans ces bulles, on reconstitue la composition de l’air de l’époque.
Le thermomètre isotopique : en analysant les isotopes de l’hydrogène (le deutérium) et de l’oxygène contenus dans la glace, les scientifiques déduisent la température qui régnait au moment de la chute du flocon.
De 160 000 à 800 000 ans : la confirmation
En 1988, Lorius s’appuie sur les résultats du forage de la base soviétique Vostok, qui remontait alors à 160 000 ans. C’était déjà une prouesse scientifique, car cela couvrait un cycle climatique complet : une période chaude, une période glaciaire, puis le début de l’interglaciaire précédent.
Depuis, la science a confirmé ses intuitions de manière spectaculaire. En 2004, le projet européen EPICA a permis de remonter jusqu’à 800 000 ans de données climatiques. Le constat est sans appel : les variations actuelles de CO2 sont totalement inédites et sortent violemment des cycles naturels observés sur près d’un million d’années. Ce que Lorius pressentait en 1988 est devenu une certitude mathématique.
La résistance : un affrontement de paradigmes
La rigueur scientifique de Claude Lorius s’est heurtée, dès les années 1980, à des formes de résistance multiples, issues de disciplines, de pays et de cultures intellectuelles différentes.
En France, certaines figures scientifiques ont longtemps contesté l’origine humaine du réchauffement climatique. Claude Allègre et Vincent Courtillot privilégiaient des explications fondées sur les cycles solaires ou les mécanismes géologiques internes, estimant que l’homme ne pouvait constituer une force capable de perturber le climat global.
D’autres, comme Haroun Tazieff ou Jacques-Yves Cousteau, exprimaient une méfiance profonde à l’égard des modèles climatiques naissants. Sans nier la dégradation de l’environnement ni l’existence de l’effet de serre, Tazieff doutait des projections jugées trop alarmistes et refusait l’idée d’un dérèglement climatique exclusivement piloté par des simulations numériques, privilégiant l’observation directe des phénomènes naturels. Cousteau partageait cette prudence méthodologique, redoutant que la science ne s’éloigne du terrain au profit de scénarios théoriques..
À l’international, la résistance s’est également structurée. Aux États-Unis, des climatologues comme Richard Lindzen ont minimisé l’impact du CO2 , tandis que des figures comme Fred Singer ont alimenté un scepticisme durable, souvent relayé par des cercles politiques et industriels.
Peu à peu, l’opposition au message de Lorius a glissé du terrain scientifique vers un affrontement idéologique et économique, préparant le terrain au déni politique et au fatalisme contemporain.
Le message posthume : entre déni et fatalisme
Claude Lorius nous a quittés en 2023. Trente-cinq ans après son cri d’alarme, son message demeure d’une actualité brûlante, mais il se heurte à de nouvelles formes de résistance.
Aujourd’hui, le déni pur laisse place à un rationalisme cynique, incarné par des figures politiques comme Donald Trump. Ce n’est plus nécessairement la réalité du changement climatique qui est niée, mais l’utilité d’agir. Par une forme de fatalisme ou de « raisonnement de survie économique », certains préfèrent maintenir la trajectoire actuelle, estimant que « le changement est inévitable » et qu’il faut privilégier la croissance immédiate, quoi qu’il en coûte aux générations futures.
Conclusion
L’archive de 1988 nous rappelle une vérité dérangeante : nous savions. Claude Lorius a offert à l’humanité la preuve tangible de sa propre influence sur la Terre.
En ignorant ses alertes pendant plus de trois décennies, nous avons laissé le temps de la réflexion se transformer en temps de l’urgence. Relire Lorius aujourd’hui, c’est comprendre que la science n’est pas une opinion, mais une boussole que nous avons trop longtemps refusé de regarder.
Pour aller plus loin
La glace et le ciel, de Luc Jacquet
Documentaire retraçant le parcours scientifique et humain de Claude Lorius, entre Antarctique et conscience climatique mondiale.
Luc Jacquet : « Cela fait 30 ans que Claude Lorius tire la sonnette d’alarme sur le réchauffement… »
https://www.youtube.com/watch?v=EpFXBITjTy0
Claude Lorius en 1988 : « Nous pensons qu’actuellement et à long terme l’homme est en train de modifier le climat de la Terre » (INA)
https://www.ina.fr/ina-eclaire-actu/claude-lorius-glaciologue-rechauffement-climatique-glace-carotte
Ce scientifique alerte sur la gravité du désastre climatique (Claude Lorius)
https://www.youtube.com/watch?v=Z7UnXMY-7Es

