Lincoln et Kennedy : les troublantes coïncidences d’un siècle à l’autre

12 février 2026 — syagrius

Depuis plus de soixante ans, les parallèles entre Abraham Lincoln et John F. Kennedy fascinent. Certaines affirmations sont fausses ou exagérées, mais plusieurs coïncidences historiques restent authentiques et étonnamment précises.

 Lincoln et Kennedy : quand l’histoire semble se répondre

Depuis plusieurs décennies, une liste de coïncidences étonnantes rapproche les destins d’Abraham Lincoln et de John Fitzgerald Kennedy. Certaines affirmations ont été embellies ou inventées au fil de leur circulation, mais plusieurs correspondances sont parfaitement authentiques. L’objectif n’est donc pas de rejeter en bloc cette étrange série, mais de distinguer les faits vérifiés des ajouts apparus avec le temps.

 Deux présidents séparés par un siècle

Abraham Lincoln fut élu à la Chambre des représentants des États-Unis en 1846. Exactement cent ans plus tard, en 1946, John Fitzgerald Kennedy fut lui aussi élu à la Chambre des représentants.

Lincoln remporta ensuite l’élection présidentielle de 1860, tandis que Kennedy remporta celle de 1960. Tous deux entrèrent donc à la Maison-Blanche au début d’une nouvelle décennie, à cent ans d’intervalle. Leurs noms de famille, Lincoln et Kennedy, comportent également sept lettres.

Ces rapprochements ne démontrent évidemment aucun lien entre les deux hommes. Ils constituent néanmoins une véritable symétrie chronologique, d’autant plus frappante qu’elle concerne deux présidents assassinés au cours de leur mandat. Lincoln fut toutefois élu représentant et non sénateur en 1846, contrairement à ce qu’affirment certaines versions de la liste.

 Les droits civiques : un parallèle réel, mais à nuancer

Les deux présidents restent profondément associés à l’évolution des droits civiques aux États-Unis, bien que leurs situations historiques aient été très différentes.

Lincoln proclama l’émancipation des esclaves dans les États rebelles et soutint activement l’adoption du 13ᵉ amendement abolissant l’esclavage. Celui-ci fut adopté par le Congrès le 31 janvier 1865, alors que Lincoln était encore vivant. Après son assassinat, il fut ratifié par le nombre nécessaire d’États le 6 décembre 1865, puis officiellement proclamé le 18 décembre.

Kennedy présenta pour sa part, en juin 1963, un important projet de loi contre la ségrégation et les discriminations raciales. Après sa mort, Lyndon B. Johnson reprit ce projet et obtint l’adoption du Civil Rights Act, signé le 2 juillet 1964.

Dans les deux cas, un texte majeur associé à la présidence de l’homme assassiné entra définitivement dans l’histoire environ sept mois et demi après sa mort. La durée n’est donc pas exactement de huit mois, comme le prétend la chaîne, mais la proximité temporelle demeure réelle et remarquable.

 Deux attentats commis un vendredi

Lincoln fut atteint par balle dans la soirée du vendredi 14 avril 1865. Kennedy fut assassiné le vendredi 22 novembre 1963. Tous deux furent grièvement touchés à la tête alors que leur épouse se trouvait à leurs côtés.

Une précision reste toutefois nécessaire : Kennedy mourut le jour même, tandis que Lincoln survécut plusieurs heures et mourut le samedi 15 avril à 7 h 22. Il est donc exact de dire que les deux attentats eurent lieu un vendredi, mais pas que les deux présidents moururent un vendredi.

 Deux couples présidentiels frappés par la perte d’un enfant

Abraham et Mary Lincoln perdirent leur fils William, surnommé Willie, en février 1862, pendant la présidence de Lincoln. L’enfant, âgé de onze ans, mourut à la Maison-Blanche, probablement des suites de la fièvre typhoïde.

John et Jacqueline Kennedy perdirent leur fils Patrick en août 1963, quelques mois avant l’assassinat du président. Né prématurément, il mourut moins de deux jours après sa naissance dans un hôpital de Boston.

Le parallèle est donc authentique : les deux couples présidentiels perdirent un fils pendant leur séjour à la Maison-Blanche. Les circonstances et les âges des enfants étaient cependant très différents.

 Une autre ressemblance rarement mentionnée

Lors des deux attentats, le président se trouvait avec son épouse et un autre couple. Lincoln assistait à une représentation théâtrale en compagnie de Mary Lincoln, de Clara Harris et du major Henry Rathbone. Après avoir tiré sur le président, Booth poignarda Rathbone lorsqu’il tenta de l’arrêter.

Kennedy se trouvait quant à lui dans la limousine présidentielle avec Jacqueline Kennedy, Nellie Connally et le gouverneur du Texas John Connally. Celui-ci fut également grièvement blessé par les tirs.

Dans les deux scènes, le président fut donc mortellement atteint sous les yeux de son épouse, tandis que l’autre homme présent avec le couple présidentiel fut lui aussi blessé. Cette correspondance, moins connue que les jeux de nombres, est pourtant l’une des plus précises.

 Les secrétaires Lincoln et Kennedy

La formule la plus célèbre affirme que « la secrétaire de Lincoln s’appelait Kennedy et celle de Kennedy s’appelait Lincoln ».

Seule la seconde moitié est exacte. Evelyn Lincoln fut bien la secrétaire personnelle de John Fitzgerald Kennedy pendant toute sa présidence. En revanche, les deux principaux secrétaires particuliers d’Abraham Lincoln étaient John G. Nicolay et John Hay. Aucun secrétaire de Lincoln nommé Kennedy n’est attesté.

Il s’agit donc probablement d’une extension tardive construite pour créer une symétrie parfaite à partir du véritable nom de la secrétaire de Kennedy.

 Booth et Oswald : des rapprochements réels, mais déformés

John Wilkes Booth est né le 10 mai 1838. Lee Harvey Oswald est né le 18 octobre 1939. Les deux dates ne sont donc pas séparées de cent ans exactement, même si elles se situent à un peu plus d’un siècle d’intervalle.

Leurs noms, sous la forme habituellement employée — « John Wilkes Booth » et « Lee Harvey Oswald » — comportent bien chacun quinze lettres lorsque les espaces sont retirés. Ce détail constitue une authentique coïncidence linguistique.

Les deux hommes moururent également avant de pouvoir être jugés. Mais les délais furent très différents. Oswald fut abattu par Jack Ruby le 24 novembre 1963, deux jours après la mort de Kennedy. Booth, poursuivi par les autorités, fut localisé et tué le 26 avril 1865, soit douze jours après avoir tiré sur Lincoln.

Leur situation n’était pas non plus identique. Booth participait à un complot impliquant plusieurs personnes et visant également d’autres responsables du gouvernement. Concernant Kennedy, les enquêtes officielles ont identifié Oswald comme le tireur, tandis que les débats sur l’existence éventuelle de complices se sont poursuivis pendant des décennies. Il est donc imprudent de présenter les deux affaires comme deux actes strictement comparables commis par des assassins isolés.

 Ford et Lincoln : le croisement de noms le plus étonnant

Lincoln fut atteint au Ford’s Theatre de Washington. Kennedy fut atteint alors qu’il circulait dans une limousine Lincoln Continental, une automobile produite par la Lincoln Motor Company, propriété de Ford.

Le croisement des deux noms est donc bien réel : Lincoln fut attaqué dans un lieu nommé Ford, tandis que Kennedy fut attaqué dans une voiture appelée Lincoln et fabriquée par Ford.

Il faut seulement corriger une formulation souvent reprise : Lincoln ne mourut pas à l’intérieur du théâtre. Après avoir été blessé, il fut transporté dans la maison Petersen, située de l’autre côté de la rue, où il mourut le lendemain matin.

Le nom du théâtre provenait de son propriétaire, John T. Ford, et n’avait naturellement aucun rapport avec l’entreprise automobile fondée plusieurs décennies plus tard. Cela n’enlève rien à l’étrangeté du jeu de noms, mais permet d’en comprendre l’origine.

 Deux présidents remplacés par un Johnson

Après la mort de Lincoln, la présidence revint à son vice-président Andrew Johnson. Après celle de Kennedy, elle revint à Lyndon B. Johnson.

Andrew Johnson était né le 29 décembre 1808. Lyndon B. Johnson était né le 27 août 1908. Ils étaient donc bien nés à exactement cent ans d’intervalle. Plus étonnant encore, les deux dates correspondaient à un jeudi.

Les formes « Andrew Johnson » et « Lyndon Johnson » comportent également chacune treize lettres, en retirant les espaces et en omettant le deuxième prénom de Lyndon Baines Johnson.

Les deux hommes venaient en outre du Sud des États-Unis : Andrew Johnson du Tennessee et Lyndon Johnson du Texas. Leur position politique n’était toutefois pas comparable. Andrew Johnson était un démocrate sudiste resté fidèle à l’Union pendant la guerre de Sécession, tandis que Lyndon Johnson évoluait dans le Parti démocrate du XXᵉ siècle et joua un rôle décisif dans l’adoption des lois sur les droits civiques.

Il s’agit néanmoins d’un ensemble de coïncidences parfaitement authentiques : même nom de famille, même fonction de vice-président devenu président, années de naissance espacées de cent ans et naissance le même jour de la semaine.

 L’histoire de Monroe : une invention ajoutée à la chaîne

Certaines versions affirment que Lincoln se trouvait à Monroe, dans le Maryland, peu avant son assassinat, tandis que Kennedy aurait été avec Marilyn Monroe avant le sien.

Aucune source historique sérieuse ne permet d’établir un déplacement de Lincoln correspondant à cette affirmation. Surtout, Marilyn Monroe était morte le 5 août 1962, plus de quinze mois avant l’assassinat de Kennedy.

Cette comparaison est manifestement un jeu de mots tardif construit autour de l’expression anglaise « in Monroe ». Elle ne fait pas partie des correspondances historiquement crédibles.

 Pourquoi cette série demeure-t-elle aussi troublante ?

L’existence d’erreurs dans la chaîne ne signifie pas que toutes les coïncidences doivent être balayées. Plusieurs rapprochements sont réels : les élections au Congrès et à la présidence à cent ans d’intervalle, les deux successeurs nommés Johnson et nés cent ans l’un après l’autre, les attentats commis un vendredi, la présence des épouses, les blessures infligées à un autre homme, le croisement des noms Ford et Lincoln ou encore les quinze lettres des noms des deux suspects.

Pris séparément, chacun de ces faits peut être considéré comme une simple coïncidence. Réunis dans une même liste, ils produisent une impression de répétition historique particulièrement puissante.

Il faut cependant se rappeler que cette liste a été constituée après les événements. Parmi les milliers de dates, de noms, de lieux et de détails appartenant aux biographies des deux présidents, seuls les éléments qui se ressemblent ont été conservés. Les différences, beaucoup plus nombreuses, disparaissent naturellement du récit.

Cette sélection rétrospective n’annule pas les coïncidences. Elle explique simplement pourquoi leur accumulation paraît plus extraordinaire qu’elle ne le serait dans une comparaison réalisée à l’avance.

 Conclusion : de véritables coïncidences au cœur d’un récit embelli

Le parallèle entre Lincoln et Kennedy n’est ni entièrement faux ni aussi parfait que le prétendent les chaînes diffusées depuis plusieurs décennies. Il rassemble trois catégories d’éléments : des correspondances historiquement exactes, des ressemblances approximatives et quelques inventions destinées à renforcer la symétrie.

Une fois les erreurs retirées, le dossier conserve pourtant une réelle force. Deux présidents élus à cent ans d’intervalle, engagés dans des transformations majeures de la société américaine, assassinés sous les yeux de leur épouse et remplacés par deux hommes portant le même nom, eux-mêmes nés à cent ans d’écart : l’ensemble est suffisamment inhabituel pour expliquer la fascination qu’il exerce encore.

Rien, dans les archives historiques, ne permet d’en déduire l’existence d’un mécanisme caché, d’une organisation secrète ou d’un cycle prédéterminé. Mais l’absence de lien causal n’empêche pas une coïncidence d’être authentique, étonnante et digne d’être observée.

L’intérêt de cette histoire se trouve peut-être précisément dans cet équilibre : ne pas transformer les rapprochements en preuves d’un destin mystérieux, sans pour autant nier le vertige que peut provoquer leur accumulation. Parfois, l’histoire ne se répète pas véritablement, mais elle semble produire des échos suffisamment précis pour nous donner l’impression qu’elle se répond.

 Sources principales

Association française pour l’information scientifique, étude de Jean-Pierre Thomas consacrée aux coïncidences Lincoln–Kennedy. Cette étude est utile pour retrouver les différentes versions de la chaîne, mais certaines de ses affirmations doivent elles-mêmes être recoupées.

Archives de la Chambre des représentants et de la Bibliothèque du Congrès pour les carrières politiques de Lincoln et Kennedy.

National Archives des États-Unis pour le 13ᵉ amendement et les grandes étapes de son adoption.

John F. Kennedy Presidential Library et Lyndon B. Johnson Presidential Library pour le projet de loi sur les droits civiques et le Civil Rights Act de 1964.

National Park Service, Ford’s Theatre et National Archives pour les circonstances des deux assassinats.

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